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La Maison du Fada – 2ème chapitre

LA CITE RADIEUSE, VERSION MARSEILLAISE

La Cité à l’achèvement du chantier. On distingue très nettement la chaufferie enterrée au pied du bâtiment, et sa cheminée qui monte de fond en comble.

Sur un terrain situé à l’époque en marge de la ville, Le Corbusier parachute donc sa première unité d’habitation, mais sans l’accompagnement urbanistique et paysager qui va avec : elle est bêtement desservie par des rues existantes et Marseille remplace le reste du « Kolkhoze ». Néanmoins le projet architectural reste le même : un immeuble unique regroupe logements, commerces et services à la personne, permettant de vivre en pseudo autarcie, alors qu’on est aux portes d’une des plus grandes villes de France. Comme dans le projet théorique, c’est un parallélépipède décollé du sol naturel, orienté nord-sud et non pas parallèlement à la rue : l’immeuble semble avoir atterri là au hasard. Le contexte paysager s’apparente à un parc, avec des allées carrossables : l’espace est organisé en compartiments spécialisés, ce n’est plus tout à fait « la nature » de la théorie corbuséenne.

Une fois que l’on a dit cela en introduction, il faut définitivement oublier tous les immeubles de logements qu’on connaît par ailleurs : celui-ci est radicalement différent. Tout d’abord il s’agit ici d’un village monolithique conçu pour 1200 habitants. On y trouve 335 appartements de tailles diverses (alors que les plus grands immeubles de l’époque en regroupent généralement une centaine), qui partagent une conciergerie comme dans la plupart des immeubles de l’époque, mais aussi des services communs :

  • une galerie commerçante (avec notamment une supérette)
  • un bureau de poste
  • un hôtel-restaurant de 20 chambres (dont je recommande la terrasse !)
  • une petite école maternelle de proximité de 3 classes
  • un gymnase
  • des bureaux
  • 10 clubs associatifs de quartier
  • une terrasse sur le toit avec une piste de course de 300m, une pataugeoire pour les enfants et un petit théâtre extérieur !

Contrairement à tous les immeubles de logements collectifs de l’époque, celui-ci est donc livré avec tout ce qu’il faut pour vivre au quotidien. Première des innombrables différences avec les barres HLM dont la plupart attendront de longues années ces services pourtant indispensables à la vie ordinaire d’une cité. De plus, les services sont à l’intérieur-même de l’immeuble, et ça c’est unique à l’époque. Et même aujourd’hui : qui, au 21ème siècle, a tout ça dans son immeuble en France ?

 

LE PRINCIPE STRUCTUREL : LE CASIER A BOUTEILLES

Par rapport aux techniques de construction actuelles, qui ont immensément progressé en France dans la seconde moitié du 20ème siècle, la construction des immeubles des années 50 était encore très traditionnelle : les murs de façade et les gros murs intérieurs en maçonnerie de pierres portaient des planchers en bois, métal ou plus rarement béton. Tout cela était recouvert par une charpente en bois couverte de tuiles, d’ardoises ou de zinc. A l’intérieur, les cloisons étaient en briques de terre cuite enduites au plâtre. Cette technique de construction parfaitement au point et maîtrisée par l’ensemble des entreprises de bâtiment, n’a quasiment pas évolué pendant des siècles. Mais au début du 20ème siècle est apparu un nouveau matériau : le béton. Fluide, extrêmement performant, il va bouleverser la construction en quelques décennies : allié à l’industrialisation du bâtiment, les structures et matériaux traditionnels seront remplacés par des parois en béton, coulées sur place ou préfabriquées.

Principe (théorique) de l'appartement-tiroir

Principe (théorique) de l’appartement-tiroir

Mais à la fin des années 40 on n’en est pas encore là. Pour édifier sa « Cité Radieuse », Le Corbusier et ses ingénieurs imaginent une solution structurelle totalement originale, et absolument unique au monde : l’immeuble est une sorte de « casier » dans lequel les appartements sont comme des tiroirs. Pour expliquer cela, Le Corbusier compare l’ensemble à un casier à bouteilles. Le casier est une structure composée de poteaux et de poutres, dans laquelle viennent se glisser des boîtes en bois formant appartements, isolées de la structure par des patins en plomb insonorisants. Le remplissage des façades se fait ensuite à l’aide d’éléments en béton préfabriqués, de dimensions réduites.

Le "casier à bouteilles" en construction.

Le « casier à bouteilles » en construction.

La Cité de la Muette à Drancy en chantier panneaux de béton préfabriqués posés sur une structure métallique tridimensionnelle

La Cité de la Muette à Drancy en chantier : panneaux de béton préfabriqués posés sur une structure métallique tridimensionnelle

Cette structure révolutionnaire n’est pas sortie de nulle part : le casier et l’habillage des façades en éléments préfabriqués de béton, dérivent directement de ceux utilisés pour la Cité de la Muette à Drancy, dont je vous ai parlé dans le premier article ici. Les éléments de façade préfabriqués se retrouvent également à la même époque dans des chantiers de reconstruction innovants.

Structure intérieure de la Cité Radieuse en 1949: entre deux planchers en béton, portés par des poteaux également en béton, se trouvent des ossatures de planchers métalliques. © Ministère du Logement

Structure intérieure de la Cité Radieuse en 1949, avec à gauche la rue intérieure. Entre deux planchers en béton, portés par des poteaux également en béton, se trouvent des ossatures de planchers métalliques. © Ministère du Logement

Mais, contrairement à La Muette, la structure métallique imaginée par Jean Prouvé, sur le modèle des immeubles américains de l’époque, a été ici convertie en béton, comme dans les immeubles des frères Perret, chez qui le Corbusier, je le rappelle, a fait ses classes.

L’avantage de la structure en « casier à bouteilles » c’est qu’elle économise du béton : l’immeuble pèse seulement 55.000 tonnes, ce qui est très peu pour un aussi gros édifice. Revers de la médaille : ce n’est pas bien adapté au climat méditerranéen. En effet, pour contrer les énormes variations de température entre le jour et la nuit, on stocke la fraîcheur dans la masse de l’immeuble. Donc moins de masse, c’est moins d’inertie thermique, donc plus d’inconfort. Heureusement, les façades sont bien protégées du soleil excessif par les « brise-soleil », des écrans horizontaux en béton disposés devant les baies vitrées, au niveau des planchers des mezzanines.

Plus généralement, l’immeuble fait appel aux matériaux les plus modernes de l’époque, dont certains ont rarement été mis en œuvre jusque là : plaques de plâtre pour les parois intérieures, isolant en laine de roche, panneaux de contreplaqué d’ébénisterie pour le mobilier intégré, double-vitrage, panneaux de fibrociment, sols souples en caoutchouc et sans doute, malheureusement, pas mal d’amiante…

LE PRINCIPE ARCHITECTURAL : LE COUPLE DUPLEX MONTANT / DUPLEX DESCENDANT

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Coupe de principe de la Cité Radieuse, esquissée par Le Corbusier. On distingue nettement les principes essentiels de l’immeuble: le couple de duplex enserrant la rue et les brise-soleils © Fondation Le Corbusier

Cette structure est indissociable de la conception des appartements : le « casier » est conçu pour accueillir deux T4 duplex assemblés tête-bêche.

L’appartement de base (en bleu clair sur la coupe) est un duplex de 98 m2, dont l’étage inférieur est exclusivement orienté sur une façade et la partie supérieure traversante, de cette façade à son opposée. Il est appelé couramment « T4 montant ». Son frère-jumeau (en bleu foncé sur la coupe) est mono-orienté à l’étage supérieur et traversant à l’étage inférieur. On l’appelle « T4 descendant ». Les deux T4 assemblés laissent un vide en milieu d’immeuble : c’est « la rue intérieure », le couloir longitudinal qui dessert tous les appartements, en beige sur la coupe. Il n’y en a donc qu’une seule rue pour desservir trois niveaux. Là encore, une disposition révolutionnaire à tous points de vue ! Et très surprenante venant du Corbusier : de part sa formation initiale d’horloger qui empilait les rouages, il était plus à l’aise dans la conception en plan qu’en coupe. Il a d’ailleurs inventé le concept du « plan libre » (dégagé des contraintes structurelles) alors que c’est Adolf Loos qui a inventé le concept du « RaumPlan » qu’on pourrait qualifier de « coupe libre » (également dégagée des contraintes structurelles). Les constructions du Corbusier sont rarement innovantes en coupe : elles empilent les espaces de hauteurs semblables. Ici, il est évident que tout l’immeuble se déduit d’un travail initial sur la coupe, ce que montre le document d’archive ci-contre.

Le principe du couple de duplex emboîtés, mis au net. © Fondation Le Corbusier

Le principe du couple de duplex emboîtés, mis au net. © Fondation Le Corbusier

L’immeuble comporte 18 étages, soit 6 ensembles de 3 étages. Chaque ensemble de trois étages desservis par une même « rue », est séparé des autres par un plancher en béton qui sert de coupe-feu pour éviter un scénario « tour infernale » en cas d’incendie…

Comme les besoins de relogement ne se limitent par aux T4, l’éventail typologique est plus riche : tous les types d’appartements se déduisent du T4 initial par ajout ou retrait de chambres ou de séjour, depuis le studio de 15,5 m2 jusqu’au T10 de 203 m! Ceci étant, le « T4 montant » reste largement majoritaire dans l’immeuble : 110 appartements sur 335.

 

LES RESEAUX TECHNIQUES : LA VERITABLE « MACHINE À HABITER »

En plus de ses services exceptionnels décrits ci-dessus et rendus possible par la concentration dans un même immeuble de 335 appartements pour 1200 habitants, la Cité Radieuse est dotée d’équipements techniques véritablement hors du commun, offrant un confort unique en France pour l’époque et encore aujourd’hui. Je rappelle à nouveau qu’en ce temps-là, l’écrasante majorité des logements n’avait tout simplement ni sanitaires, ni électricité. Seuls les plus confortables disposaient de l’eau courante et du gaz.

L’eau courante : faute de pression suffisante dans le réseau marseillais, qui n’a pas été conçu pour desservir des immeubles de grande hauteur, l’eau potable est acheminée jusqu’au niveau technique (situé entre les « pieds » de l’immeuble et les appartements), puis poussée jusqu’au dernier étage par des pompes, appelées « surpresseurs ». Une réserve d’eau (on appelle ça une bâche) sert également pour arroser l’immeuble en cas d’incendie. Des chauffe-eaux à accumulation individuels réchauffent cette eau pour les besoins domestiques. Aujourd’hui c’est banal, mais à l’époque c’était tout nouveau !

L’électricité : il est secouru en cas de panne par un groupe électrogène. C’est rarissime dans un immeuble de logements, et c’était une première à l’époque.

Le téléphone : rarissime à l’époque, même à Marseille, il équipe tous les appartements. Avec une installation à nulle autre pareille : elle dispose d’un double circuit qui permet la téléphonie entre appartements, sans passer par le réseau PTT. Donc gratuitement. Et ce n’est pas qu’un gadget: en grand communicateur qu’il est, Le Corbusier a bien compris l’importance de ce média encore relativement nouveau. Mais il a également perçu le bénéfice qu’on pouvait tirer d’une communication immédiate, permanente et gratuite dans la création d’une communauté de vie. Très longtemps avant internet!

Les ascenseurs : des ascenseurs à cette époque, il ne devait pas y en avoir beaucoup à Marseille. Ici il y en a 4 ! Le Corbusier a imposé le choix d’appareils américains OTIS, car l’Amérique c’est la modernité de l’époque ! OTIS, qui n’était pas implanté en France, a depuis raflé une bonne part du marché local, grâce à cette prestigieuse tête de pont.

L’identification des genres à travers la séparation des tâches dans les années 50: l’homme descend les poubelles et remonte des innovations, la femme est soit une respectable bourgeoise, soit une dangereuse séductrice prête à tout pour parvenir à ses fins ménagères…

La répurgation : bien avant que les éboueurs marseillais ne se rendent célèbres par leur inefficacité, Le Corbusier avait décidé de leur faciliter la tâche. Les cuisines sont équipées d’éviers-broyeurs servant de vide-ordures individuels. Cette technique, toute nouvelle à l’époque et importée des Etats-Unis, permettait de vider ordures et eaux sales dans la même bonde. Les ordures étaient généralement compactées dans une poubelle située sous l’évier. Ici c’est tout un système d’évacuation mécanique des ordures qui est installé : elles tombent dans une gaine jusqu’au niveau technique, où un convoyeur électrique les transporte dans un silo, qui lui-même se déverse dans les camions-poubelles lorsqu’ils viennent se garer sous le ventre de l’immeuble ! Une technique restée unique en France, pour des raisons de coût et de complexité d’entretien.

Le « traitement d’air » : c’est le morceau de choix de l’équipement technique. Dans les immeubles des années 50 on se contentait de chauffer par des radiateurs et la ventilation se faisait naturellement en ouvrant les fenêtres. Mais dans la Cité Radieuse, les cuisines, les salles de bains et les WC sont implantées en plein milieu de l’immeuble, il faut donc les ventiler artificiellement.

Cette implantation des «pièces humides» en coeur d’immeuble sera généralisée 20 ans plus tard, notamment dans les HLM des années 70. Ceci impliquera la mise en place de la ventilation mécanique dite « à simple flux » : on extrait l’air vicié dans les pièces d’eau et il est remplacé par de l’air neuf qui entre dans les autres pièces, par tirage naturel à travers des bouches implantées dans les fenêtres.

Mais dans la Cité Radieuse, le système est bien plus ambitieux : il s’agit d’un véritable « traitement d’air » à double flux. L’air vicié est extrait dans les «pièces humides» comme dans une ventilation mécanique simple flux. Mais en compensation, on souffle dans les autres pièces de l’air neuf traité. Cet air propre est aspiré sous le « ventre » du bâtiment, filtré, humidifié et réchauffé dans le volume technique, grâce à une chaufferie au fuel qui, trop lourde pour y entrer, a été enterrée dans le parc. Puis il est poussé dans l’immeuble, où il ressort sous des banquettes, le long des façades vitrées, pour stopper l’effet de paroi froide. Comme la façade ouest est plus chaude que la façade est, les banquettes à l’est sont dotées de « batteries terminales » électriques qui peuvent être mises en marche par les habitants pour moduler la température de l’air pulsé. A l’opposé des banquettes, l’air est extrait au centre des appartements, puis aspiré jusqu’en haut de l’immeuble et expulsé par des « cheminées de paquebot », à la fois vite et haut, de manière à ne pas être rabattu sur la terrasse par le mistral, vu que celle-ci est également habitable !


Le Corbusier, l’architecte du bonheur 1957… par territoiresgouv

Documentaire de 1957 consacré à l’architecture du Corbusier, avec des commentaires de la délicieuse France Roche. A 16’05, un schéma du système de traitement d’air.

Bref, les habitants de la Cité Radieuse n’ont pas besoin d‘ouvrir leurs fenêtres pour aérer: le système de ventilation (« l’air exact », dans le jargon du Corbu) balaye tout l’appartement, méthodiquement, en permanence, avec de l’air filtré à température idéale. Ce système est tout simplement unique dans un immeuble d’habitation français et il a 70 ans d’avance en termes de confort climatique, puisqu’il est tout à fait en phase avec ce qui se prépare aujourd’hui dans le monde du logement !

LA MISE EN FORME ARCHITECTURALE : ELEGANCE ET BRUTALISME

Dès 1926, le Corbusier a défini ce que devaient être les « canons » de l’architecture moderne:

  • les pilotis
  • le toit-terrasse
  • le plan libre (c’est à dire dégagé des contraintes structurelles)
  • la façade libre (dito)
  • la fenêtre-bandeau

Ces « cinq points de l’Architecture Moderne » vont guider toute sa pratique d’avant-guerre, à travers une architecture puriste, déclinée en volumes immaculés.

Mais après la guerre, il va amender son style architectural et renier une partie des acquis du Mouvement Moderne, qui s’est parfois fourvoyé dans des alliances peu recommandables… comme lui, semble-t-il. Retrouvant sa fibre artistique, son sens du dessin et de la gravure, il va délaisser les volumes blancs et les lignes claires pour des matériaux bruts et des lignes plus souples, dans un style beaucoup plus personnel. L’architecture de l’Unité d’Habitation marque justement cette rupture. Des 5 points, il en reste à peine trois : les pilotis du rez-de-chaussée, le toit-terrasse et une façade relativement libre, comme on peut le voir sur la photo du « casier à bouteilles » ci-dessus. La Cité Radieuse est une transition entre deux styles, de la rigueur géométrique à la liberté formelle.

La Cité Radieuse sur une carte-postale d'époque

La Cité Radieuse sur une carte-postale d’époque. Sur le toit on voit successivement de gauche à droite : la scène de théâtre, une cheminée de ventilation, la salle de sports, la cage d’ascenseurs, l’école maternelle et la seconde cheminée de ventilation

Vue de loin, la Cité n’est qu’un grand parallélépipède rectangle : un prisme simple, avec un toit plat, du type de ceux qu’il dessinait avant-guerre.

Ce prisme est décollé du sol par les pilotis : malgré sa volumétrie colossale, cette astuce lui confère une certaine légèreté.

Posé dessus, comme des bibelots sur une étagère, toute une collection d’objets poétiques, traités de manière indépendante, comme autant de sculptures, annonciatrices des formes libres que Le Corbusier va bientôt se laisser aller à concevoir.

Tout cela est uniformément traité en béton brut de décoffrage, rugueux à souhait, pour bien accrocher la lumière vive de Marseille. Tout le contraire de ses édifices d’avant-guerre, blancs, lisses, abstraits à force d’être théoriques. Là c’est très concret car très sensible.

Les façades jouent des oppositions franches et massives : un pignon totalement aveugle au nord s’oppose à un autre totalement vitré, en « façade libre » au sud. Les deux autres façades opposent un immense vitrage à des grandes surfaces quasiment pleines. Ces oppositions franches sont à la mesure de la taille de l’édifice: monumental !

F_Marseille_Cité-Radieuse_Corbusier_©Hilke-Maunder

Façade principale, côté boulevard ©Hilke Maunder, www.meinfrankreich.com

Côté Est, un grand pan de mur percé d’une série de petites fenêtres, coupe la composition en deux, à la verticale et au milieu : il marque fortement l’entrée qui est à sa base et exprime la verticalité du déplacement des ascenseurs situés derrière. Il se prolonge au-delà du toit par la tour des machines, ce qui renforce la verticalité et l’effet de césure. Cette mise en forme est directement inspirée de la composition de façades classiques, héritée de la Renaissance, où l’empilement de fenêtres verticales, terminées par une lucarne ouvragée, marque généralement l’entrée d’un immeuble. Ici, il est traité dans le style des années 50, sous la forme d’une « grille à trous », cette plaque trouée dont on se servait pour dessiner des cercles de différents diamètre, du temps où on dessinait à la main dans les agences d’architecture…

A une plus petite échelle, ce motif des trous qui allègent la masse, se retrouve dans les garde-corps perforés des balcons, qui créent de longues horizontales rayant la façade et contribuant à alléger la masse de l’immeuble.

La façade Est adopte une fausse symétrie de part et d’autre de la cage d’ascenseurs. Les loggias des appartements forment un « grand vide » à gauche et à droite, mais si à droite il est barré par la grille horizontale, à lamelles verticales, qui protège les commerces de la galerie marchande, à gauche il s’oppose à un « grand plein » de largeur équivalente à la cage d’ascenseurs. Le résultat final est pourtant très équilibré, preuve que Le Corbusier sait manier les proportions pour stabiliser une composition a priori déséquilibrée par la présence d’une galerie marchande au beau milieu d’un immeuble d’appartements.

Dans cette composition sophistiquée, les loggias, à hauteur d’étage, redonnent l’échelle humaine, mais quelques « accidents » dans la régularité de leur répétition, évitent l’ennui et attirent l’oeil, comme dans un tableau abstrait. Par exemple en façade Est, un petit accident au dernier étage au milieu, associé au tout petit balcon de la terrasse, rééquilibre visuellement le sommet de la cage d’ascenseurs, dont la gaine, émergeant au-dessus de l’immeuble, est plus étroite que la cage elle-même.

Façade ouest © Projet Dynamo

Façade ouest © Projet Dynamo

En façade ouest, ils marquent également le milieu de l’immeuble et contribuent de ce fait à restabiliser une composition asymétrique. Cette géométrie sophistiquée a une particularité qui n’apparaît pourtant pas à l’oeil nu, mais qui est pourtant essentielle : elle est savamment réglée par un système de mesures unique au monde!

L’UNITE D’HABITATION DE « GRANDEUR CONFORME »: BIENVENUE CHEZ MONSIEUR MODULOR

La mise en mesure de la Cité Radieuse est une marque supplémentaire de l’esprit scientiste du Corbusier. La où un pur artiste aurait trouvé la proportion exacte de tous ces volumes, par un coup de crayon précis et très personnel, « Corbu » tente de l’abstraire et en même temps de la soustraire à l’arbitraire artistique, pour la ramener vers la rigueur scientifique: comme il y a un « air exact », il y a une exacte proportion, celle du « Modulor ».

Il s’agit d’une double suite mathématique (dite « de Fiabonacci ») de mesures fondées sur les proportions d’un homme-type, et liées par le Nombre d’Or. Ce dernier (1,61803399…) est la proportion idéale depuis l’antiquité. En partant d’un carré ABCD, O étant le milieu de AD, on l’obtient en rabattant la ligne OC sur la ligne AD, c’est à dire en pointant un compas sur O et en traçant de C à F. Le côté obtenu, AF, est en rapport de 1,61803399… avec le côté AB.

Modulor2

Ici TOUTES les cotes de l’immeuble, de la plus grande à la plus petite, sont extraites des deux séries du Modulor : la bleue et la rouge. On retrouve donc l’échelle humaine dans toutes les parties de l’immeuble, ce qui lui évite d’être inhumain, malgré ses proportions gigantesques.

Modulor3

Monsieur Modulor, mis au carré dans ses activités quotidiennes

Cependant, cet anthropomorphisme pose question. Monsieur Modulor mesure presque 1,83m et 2,26m le bras levé : qui est aussi grand, surtout à l’époque ? De plus, c’est un homme-type, mais la femme-type, quelles sont ses proportions ? Et leurs enfants ? Dans le jargon scientiste corbuséen, le Modulor c’est la « grandeur conforme », cela veut-il dire que toutes les autres sont non-conformes ? On voit bien ce qu’il pourrait y avoir de totalitaire là-dedans : Le Corbusier invente un moule architectural, et tout doit entrer dedans. Comme si les habitants et leurs objets entraient également dans ce moule. On sait bien qu’il n’en est rien et c’est un des problèmes des architectures qui, dans une logique de contrôle, veulent TOUT maîtriser : les habitants, leurs objets et leur vie viennent perturber le dispositif architectural, jusqu’à le détourner à leur profit. Ils se coulent d’autant plus mal dans un moule qu’il est contraignant, comme celui du Corbusier. Et les détournements sont d’autant plus importants que les désaccords entre contenant et contenu sont profonds. C’est ce que nous verrons, de l’intérieur, dans le prochain article…

Reiser le sarcastique, enthousiasmé par la Cité Radieuse : la preuve éclatante que la grande architecture fait beaucoup de bien, même aux esprits revêches !

Reiser le sarcastique, enthousiasmé par la Cité Radieuse : la preuve éclatante que la grande architecture fait beaucoup de bien, même aux esprits revêches !

Comments (4)

  1. Bonjour,
    pouvez vous me dire s’il est possible d’obtenir les droits d’utilisation de l’image de « l’appartement tiroir ».
    Avec mes sincères remerciements.
    Bernard Blanc
    aquitanis. Bordeaux

    • admin

      Bonjour
      Il me semble que je possède cette image dans mes archives depuis très longtemps (environ 10 ans?) car je l’avais utilisée pour commenter une visite de la Cité de l’Architecture et du Patrimoine, je ne saurais vous dire où je l’ai trouvée.

  2. Aurélie H.

    Bonjour, merci pour cet article !
    Je trouve l’image « Principe (théorique) de l’appartement-tiroir » très intéressante, pourriez-vous m’indiquer dans quel ouvrage ou revue vous l’avez trouvée ? En vous remerciant par avance pour votre aide !

    • admin

      Bonjour
      Il me semble que je possède cette image dans mes archives depuis très longtemps (environ 10 ans?) car je l’avais utilisée pour commenter une visite de la Cité de l’Architecture et du Patrimoine, je ne saurais vous dire où je l’ai trouvée.

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